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AP-HP. Des coupe-boulons qui sauvent des vies

La blanchisserie de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, lors des portes ouvertes du 30 mai. Ici, le linge arrive à un rythme soutenu ; les gestes, précis, se répètent.
Photo : Charly Triballeau/AFP
 

Une enquête de

Alexandra Chaignon

pour L'Humanité

Électriciens, plombiers, chauffagistes, cuisiniers, agents de sécurité, blanchisseuses… 
Le personnel ouvrier constitue un maillon indispensable de la longue chaîne du service public de santé. Mais ces supports stratégiques pourraient, à l’AP-HP, se gripper avec la réforme du temps de travail. Plongée dans les entrailles de l’hôpital.

«Sans nous, l’hôpital ne peut pas fonctionner. » Plombier à l’hôpital Tenon, Thierry ne fait que résumer une réalité méconnue du grand public : sans les électriciens, chauffagistes, blanchisseuses et autres magasiniers, la machine hospitalière serait tout bonnement en panne. « Quand Martin Hirsch (directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris – NDLR) dit qu’il faut organiser les temps paramédicaux et médicaux, c’est pareil pour nous, personnels des services techniques. On n’est certes pas des soignants, mais on participe largement à la sécurité des soins et au service public. Si le personnel technique ne suit pas, ce sont les services de soins qui en pâtissent. Prenez la dialyse. S’il y a un problème sur le traitement des eaux, on peut fermer le service. S’il y a une fuite d’eau au bloc opératoire et que le chirurgien ne peut pas se laver les mains, il ne pourra pas opérer », illustre Thierry.

La vague d’externalisation a laminé le personnel ouvrier

Plombiers mais aussi électriciens, informaticiens, jardiniers, chauffagistes, cuisiniers, agents de sécurité, blanchisseuses… Ces équipes logistiques sont invisibles aux yeux du grand public et pourtant indispensables au fonctionnement des établissements et à la prise en charge des patients. « Les personnels ouvriers recouvrent un tas de métiers. Et encore, un paquet a disparu », constate André Guisti, du syndicat CGT de l’hôpital Tenon. « Il y a dix à quinze ans, on comptait ici encore une soixantaine de personnels ouvriers. Aujourd’hui, on n’en dénombre plus que 28… On avait sept peintres, il n’en reste qu’un. Sur les quatre serruriers, un seul demeure. On n’a plus de maçon non plus… », égrène le syndicaliste, tel un inventaire à la Prévert. Comme dans tous les hôpitaux de France et de Navarre, la vague d’externalisation a laminé le personnel ouvrier. Ainsi, à Tenon, la collecte du linge sale, le ménage et le ramassage des déchets ont été sous-traités. Idem pour certains travaux de maintenance. Dans certains établissements, c’est la restauration qui est assurée par une société extérieure. « Sauf que le privé coûte cher et travaille sur devis, ce qui rallonge d’autant les délais d’intervention », précise André Guisti. « Qui plus est, une entreprise extérieure n’a pas la connaissance de l’établissement que peut avoir un ouvrier de l’AP-HP, souligne Thierry. Il faut pouvoir couper les réseaux (oxygène, électricité) du secteur qui est touché, pas le reste. Cela implique de savoir exactement où sont les disjoncteurs, les vannes d’arrêt de gaz, etc. On ne coupe pas l’eau ou l’électricité à l’hôpital comme dans un immeuble lambda, sinon on court à la catastrophe ! » « Un plombier de l’AP-HP va savoir comment s’habiller pour intervenir au bloc ; il est capable de se mettre à quatre pattes sous une table d’opération », détaille André Guisti. Les hôpitaux étant contraints de faire des économies, l’externalisation des services de logistique a cependant ralenti ces derniers temps. « Comme les établissements n’ont plus les moyens de faire appel au privé, ils reviennent vers nous, remarque Thierry. Mais nous ne sommes pas en nombre suffisant et les embauches sont gelées… » Comme partout. Le service central des blanchisseries (SCB) n’échappe pas à cette règle. « Les postes ne sont quasiment pas remplacés. Sur certaines lignes, on a deux titulaires pour six intérimaires », détaille Annick Désirée, la secrétaire générale du syndicat CGT des blanchisseries.

La plus importante des deux blanchisseries de l’AP-HP (soit au total plus de 470 employés, essentiellement ouvriers) est située sur le vaste site de la Pitié-Salpêtrière, dans un bâtiment excentré, invisible aux yeux du public. Là, les buanderies du XVIIIe siècle ont laissé place à des chaînes de traitement informatisées, qui traitent chaque jour quelque… 50 tonnes de linge (draps, taies d’oreiller, couvertures, vêtements de travail et linge personnel de patients), provenant de 32 hôpitaux. Toutes les trois minutes, du linge entre dans des tunnels de lavage. Trente minutes plus tard, il ressort propre avant d’être séché, défroissé, trié, emballé par des robots, parfois accompagnés de petites mains pour qui « la production est individualisée » avec un « objectif horaire ».

« Tout est chronométré »

Dans le secteur propre, postés devant la plieuse, à « l’engagement » comme on dit dans leur jargon, les quatre agents n’ont pas le temps de souffler. Les draps arrivent à un rythme soutenu. Les uns après les autres, il faut accrocher les extrémités des draps à deux pinces avant que la machine ne les étende et les avale. Leurs gestes sont précis, répétitifs. Quelques secondes plus tard, les draps ressortent séchés et pliés sur un tapis roulant, direction la centrale d’emballage, après vérification visuelle d’un autre agent. « Il faut suivre la cadence, 275 pièces à l’heure pour les draps », explique Frantz Placide, agent affecté au secteur « lingerie du patient », et élu CGT, qui précise : « Du lavage au triage, tout est chronométré. Il y a une dizaine d’années, on pouvait être deux sur une ligne pour sortir 275 pièces par heure. Aujourd’hui, on est seul pour faire le même nombre de pièces. La productivité a augmenté. »

Aux yeux du grand public, le personnel administratif est tout aussi invisible. Sophie, employée aux caisses (les « traitements externes », comme on dit à l’hôpital), peut en témoigner. « On est au bout de la chaîne. C’est nous qui faisons rentrer de l’argent, en facturant les patients. On débite en moyenne 350 patients par jour. » Un travail ingrat, au dire de la jeune femme. « Je suis payée 1 300 euros net par mois pour me faire insulter toute la journée, résume-t-elle. Quand les patients arrivent aux caisses, ils ont déjà patienté aux admissions, puis attendu le médecin qui, parfois, ne leur annonce pas de bonnes nouvelles, et on leur demande d’attendre encore. Sachant qu’ils doivent désormais traverser tout l’hôpital pour nous trouver. Avec le nouveau Tenon (nouveau bâtiment), on est passé de 23 à 4 guichets. Malgré cela, on nous dit : “Il faut faire du chiffre” ! »

Dans ce contexte de dégradation des conditions de travail, Sophie ne se voit pas perdre plusieurs jours de RTT. À la différence des soignants, Sophie reconnaît qu’elle arrive à prendre ces jours. « Mais quand un collègue est absent, on transpire, avoue-t-elle. Si je n’ai plus ces repos, je ne peux plus emmener mon fils chez le médecin ; et je n’ai plus de moments de respiration pour souffler ! » Un point de vue partagé par Annick Désiré. « À la blanchisserie, les gens souffrent. La pénibilité n’est pas un vain mot. Ici, on est sur un travail posté et cadencé. » Les agents, qui ont l’un des grades les plus bas des personnels ouvriers (agent d’entretien qualifié), sont sur un poste avec un temps et un nombre de pièces précis à faire. « La technologie a évolué mais elle casse plus vite un agent, et plus jeune, remarque Annick Désirée. Ce qui interpelle, c’est l’âge auquel apparaissent les premiers symptômes de TMS (troubles musculo-squelettiques), 32 ans. En raison des gestes répétitifs, des postures, on voit des agents déclarés inaptes à 27, 28 ans… C’est le résultat du travail posté cadencé. Ici, c’est l’usine à l’hôpital ! » Ce n’est pas un hasard si les agents des blanchisseries ont massivement manifesté lors des journées de grève, selon la syndicaliste, montrant les draps rayés de slogans rageurs accrochés aux murs du bâtiment : « Hirsch, on garde nos RTT ».

Les blouses blanches ne sont pas 
les seules à devoir tenir des gardes

« Si la réforme des trente-cinq heures était passée telle que le prévoyait Martin Hirsch initialement, les personnels ouvriers auraient été les premiers à y passer. Il envisageait de les passer en sept heures. Ce qui signifiait une perte de vingt-six jours de RTT ! Ça voulait dire plus un seul jour de repos, alors qu’un certain nombre d’entre eux font des gardes et dépassent largement le cadre légal », insiste André Guisti. C’est en effet l’une des spécificités de l’hôpital. Les blouses blanches ne sont pas les seules à devoir tenir des gardes. Électriciens, plombiers doivent également en faire pour assurer la continuité du service public hospitalier. Sauf que ces catégories de personnels, elles, ne sont pas payées. « On fait des gardes de sept jours, qui commencent tous les jours après notre service, de 15 h 45 à 7 h 45 du matin. Et on enchaîne. La contrepartie, c’est qu’on est logé. On nous appelle au moins une dizaine de fois par garde. Cela peut être des interventions de quinze minutes, pour couper un boulon d’un vestiaire, mais ça peut aussi prendre deux heures si c’est une fuite », expose Thierry. « C’est fatigant, poursuit ce plombier, qui a accepté des gardes pendant dix ans. Tu es en attente en permanence. Même quand tu dors, tu restes vigilant, de peur de rater un appel. Mais jamais on ne laissera un collègue dans la merde ! Si on nous passe en sept heures, cela signifie rallonger la garde de cinquante minutes. Ce n’est pas envisageable ! »

Vers une fin  de crise ? Le climat serait en voie d’apaisement à l’AP-HP. Jeudi, un nouveau 
calendrier a été proposé 
par la direction : une enquête sur les conditions 
de travail réalisée cet été, puis l’établissement 
d’un nouveau document 
et l’ouverture de négociations à l’automne. « Nous voulons plus de garanties », nuance Rose-May Rousseau (CGT) qui reconnaît 
des « avancées ». 
L’Usap-CGT exige 
 « une communication 
écrite, claire 
et non interprétable, affirmant le retrait effectif 
de la réforme ».

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